Lectures croisées : février 2026
Pierre Rivet & Daniel Ducharme | Lectures croisées | 2026-03-01
Daniel Ducharme
Charland, Thara. L'été au parc Belmont. La Mèche, 2022
Un récit de vie autour du père de l'autrice mort avant l'âge de cinquante ans. Au début, on est dérouté par la non linéarité du récit, mais on finit par y prendre goût, découvrant peu à peu les relations que les membres de cette famille tissent entre eux. L'autrice a l'âge de mon fils, et j'ai sans doute l'âge de son père. Un récit sincère qui m'a plu, qui m'a touché, ce dont je suis le premier surpris.
Hochet, Stéphanie. Armures. Rivages, 2025
Un roman déroutant. Au départ, on a l'impression d'être dans un roman historique sur la vie de Jeanne d'Arc, même si l'autrice accorde une place prépondérante à son compagnon d'armes, Gilles de Rais, premier pédo-criminel de l'histoire. Et tout à coup, la trame historique bascule dans un récit intimiste qui raconte la difficile relation entre l'autrice et ses parents, notamment sa mère. Le lien entre les événements historiques et la situation personnelle de Stéphanie Hochet nous laisse pantois. Il est question du modèle familial, plutôt patriarcal dans son cas, de la sexualité, de la pureté et la virginité, de la cruauté. Un roman déroutant que j'ai lu en moins de 48 heures.
Jordan, Robert et Brandon Sanderson. La Roue du temps 12 - La tempête imminente / traduit de l'anglais par Jean-Claude Mallé. Bragelonne, 2021
Encore meilleure que le tome 11, j'affirme d'emblée que Brandon Sanderson, dont le mandat a consisté à terminer l'écriture de cette immense saga, s'est avéré un choix judicieux. Il épouse le style de l'auteur décédé en l'améliorant, notamment par une phrase moins alambiquée. Dès le début, on sent que la Bataille Ultime est proche, et le lecteur perçoit cette tension tout au long de sa lecture. Les passages de la réunification de la Tour blanche par Egwene sont magistraux. Plus que deux volumes avant la fin. Que vais-je lire après ? Gemini me conseille une saga de Brandon Sanderson…
Laberge, Marie. Dix jours. Boréal, 2024
Dix jours raconte les derniers jours de la vie d'une femme de 77 ans. Alitée dans la chambre de son domicile, elle a demandé - et obtenu - l'aide médicale à mourir. Pendant les dix jours qui lui restent à vivre, elle consigne ses impressions dans un carnet. Une sorte de journal intime. Et c'est ce qui fait ce roman. Un chapitre par jour. Divorcée depuis longtemps, elle a deux filles, très différentes l'une de l'autre : Isabelle et Monica. Les deux réagissent de façon tout aussi différente face au dépérissement de son corps, surtout Isabelle qui ne cesse de la féliciter d'avoir pris la décision de mourir… S'ensuit une réflexion sur la vie, l'amour et la mort, notre sort commun. Je ne dévoilerai pas la fin de ce roman succinct, car il y a une fin, pas celle qu'on s'attendait à connaître, même si le résultat est le même. On va tous mourir de toute façon.
Maalouf, Amin. Le dérèglement du monde. Grasset, 2007
Cet auteur franco-libanais a toujours constitué un modèle pour moi. Un modèle d'humanisme. Depuis son premier livre (Les croisades vues par les arabes, je crois), je ne cesse de le lire, et je crois bien que j'ai tout lu de lui ou peu s'en faut. Dans Le dérèglement du monde, il fait preuve d'une lucidité remarquable, et pourtant la parution de cet essai remonte à presque vingt ans. Le démantèlement de l'URSS, l'hégémonie des États-Unis sur le monde, la montée de la Chine, l'islamisation politique du monde arabe. Le monde est déréglé, la civilisation s'épuise, mais Amin Maalouf regarde vers l'avenir, et non vers le passé. À ses yeux de romancier et d'essayiste, seule la culture peut sauver le monde.
Nothomb, Amélie. Attentat. Albin Michel, 1997
Épiphane, un homme d'une laideur repoussante, s'éprend d'Éthel, une jeune comédienne à la beauté remarquable. Un amour impossible à première vue, et même à plus longue vue. L'actrice joue dans un navet intellectuel, genre nouvelle vague, un film sauvé par la scène du taureau empalant une princesse chrétienne dans une arène romaine. Tout comme ce roman est sauvé par des passages lumineux sur la beauté, le fleuve, la neige lors d'un bref séjour au Japon. Normalement, Amélie Nothomb emprunte le genre du conte pour raconter ses histoires. Et ici on est carrément dans la tragédie grecque. Une fin tragique, justement, qui ne se raconte pas, tellement elle est mal adaptée à la troisième décennie du 21e siècle. Ce roman ne figure pas parmi ses meilleurs, de mon humble point de vue.
Nothomb, Amélie. Pétronille. Albin Michel, 2014
Pétronille est une jeune autrice qui devient peu à peu la compagne de beuverie d'Amélie, car le champagne est au cœur de ce roman, un des plus amusants de l'écrivaine belge. En fait, il raconte l'amitié naissante entre deux écrivaines, l'une d'origine plus ou moins aristocratique, l'autre prolétarienne - et il s'agit de Stéphanie Hochet, ça ne fait aucun doute, même si ses titres de romans ont été travestis par Amélie Nothomb. On suit donc l'histoire de cette amitié sur une quinzaine d'années, de leur séjour à Londres jusqu'à une activité de ski qui tourne mal. Parcouru de dialogues savoureux, ce roman se lit d'une traite ou à peu près… Dans le troisième quart, l'autrice bascule dans l'affabulation, voire le conte, comme elle en a l'habitude. Du coup, la fiction reprend ses droits, le lecteur ne peut en déduire absolument rien, ni sur la nature de la relation entre les deux femmes, ni sur la dangerosité de la vie de Pétronille (pour se sentir exister, bien sûr).
Pleau, Jean-Philippe. Rue Duplessis : ma petite noirceur. Lux Éditeur, 2024
Normalement, j'aurais dû me reconnaître dans ce récit d'un transfuge de classe, compte tenu que je viens aussi d'un milieu modeste, peut-être même plus modeste encore que l'auteur, surtout parce que j'ai quelques années de plus, mais ce ne fut pas le cas: la pauvreté de mes parents n'a jamais rimé avec la vulgarité des personnes décrites dans ce roman. Il ne faut surtout pas croire qu'elles représentent les familles ouvrières de mon enfance. Il ne faut pas confondre prolétariat et lumpenproletariat. Ici, il y a confusion. Chez nous, aucun de nous n'aurait pu penser, ne serait-ce qu'un instant, qu'il pourrait lâcher un tabarnak à table…
Vuillard, Éric. La guerre des pauvres. Actes Sud, 2019
Cet écrivain est réputé pour écrire des histoires qui tournent autour de l'Histoire sans nécessairement appartenir au genre roman historique. La guerre des pauvres est considéré comme un récit sur la vie et la mort de Thomas Müntzer (1489-1525), un prédicateur allemand qui a pris parti pour les paysans et les mineurs, les entraînant dans une révolte contre les nobles et le clergé qui s'est soldée par de milliers de morts. C'est une lecture passionnante, avouons-le, même si on ne sait jamais si nous sommes dans le roman ou dans la fiction. Ce bref récit se lit en deux ou trois heures. Et ça vous donnera envie d'en savoir davantage sur le Saint-Empire romain germanique.
Pierre Rivet
Aramburu, Fernando. Oiseaux de passage. Actes Sud, 2023. 758 p.
Madrid. Un professeur de philosophie dans un lycée décide de mettre fin à ses jours dans un an, jour pour jour, c’est-à-dire le 31 juillet. D’ici là, il entend consigner sur papier, jour après jour, pendant trois cent soixante-cinq jours, les faits saillants de son existence. Le but étant, entre autre, d’expliquer sa décision d’en finir avec une vie banale qu’il ne vaut pas la peine d’étirer. Cela donne un roman de 758 pages, en petits caractères, sans trop d’interligne, narrant, avec une lucidité quasi maniaque, la vie d’un anti-héros, à la misanthropie féroce. Un homme ordinaire, ni meilleur ni pire que tout les hommes, avec un papa pas très gentil, une maman très maman, un frère qu’il déteste et qui le déteste aussi, une ex-femme chiante, un ami fidèle et un fils qui le déçoit. On pourrait s’attendre à un livre lourd, noir, et pourtant non. Il est plutôt drôle, mais d’un humour souvent grinçant, où on se surprend souvent à se reconnaître, avec nos bons et surtout nos moins bons côtés. C’est un livre long à lire, pas un « page turner », mais un livre qu’on sirote à petites doses, un peu tous les soirs. Un livre long, mais qui ne pourrait être court car, pour réussir, il doit nous faire pénétrer l’âme de son narrateur par petites touches impressionnistes. J’étais perplexe au début, mais finalement j’ai bien aimé, et j’ai particulièrement apprécié les digressions philosophiques désabusées du narrateur qui, après tout, enseigne la philosophie. Je crois cependant que sa lecture ferait souvent grincer des dents une lectrice qui s’y aventurerait.
Chaillan, Marianne. Écrire sa vie. Éditions de l’Observatoire/Humensis, 2024
Parlant prof de philo, Marianne Chaillan enseigne cette matière elle aussi, dans un lycée de Marseille. Dans Écrire sa vie, elle se pose la question : sommes nous vraiment les « auteurs » de notre vie ? Qu’en est t-il de la liberté ? À quel point sommes nous déterminés par notre milieu, notre classe sociale, notre passé ? L’autrice, convoquant la philosophie, la pop culture, la littérature, fait le tour de ces questions, avec simplicité et lucidité. Elle doit être une excellente pédagogue car sa quête de la liberté, par-delà le destin et la volonté, m’a passionné. J’en recommande la lecture!
Durand-Folco Jonathan. Fascisme tranquille. Affronter la nouvelle vague autoritaire. Écosociété, 2025. 415 pages
Je sais que plusieurs trouvent exagéré de parler de fascisme. Ben voyons donc ! Nous vivons dans une démocratie, faut pas charrier, il n’y a pas de camp de concentration, pas d’arrestations arbitraires, etc. Mais le fascisme ne débute pas avec des camps de concentrations et des arrestations arbitraires. Le fascisme débute quand on détourne le regard, quand on essai de lézarder, jusqu’à ce que s’écroule l’État de droit. Une Assemblée nationale qui n’hésite pas à tenir une minute de silence en hommage à un militant d’extrême-droite mort dans une rixe, c’est déjà mauvais signe. Le fascisme prolifère quand l’empathie prend le bord, quand se développe la césure entre « Nous » et « Eux », quand l’Autre n’est pas notre prochain mais une menace, quand le discours masculiniste, anti-féministe, homophobe, transphobe, raciste, se déculpabilise. Enfin bref, vous trouverez dans ce livre de Jonathan Durand-Folco, professeur agrégé à l’École d’innovation sociale Elisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul, tout ce que vous voulez savoir sur le fascisme et que vous auriez due déjà demandé. Définir le fascisme (non ce n’est pas QUE le nazisme, les camps de la mort et l’uniforme SS), les rouages de la personnalité autoritaire ; qu’en est-il de la guerre culturel au Québec, du techno-fascisme aux États-Unis, et comment affronter cette vague autoritaire ? Un livre très complet, très copieux, très bien documenté, très bien argumenté, et assez facilement compréhensible. Un must pour se repérer dans les dangers guettant la démocratie (en autant que nous puissions vraiment parler d’une démocratie ) de nos jours. Pour plus d’informations, voir le résumer bien réussi qu’en fait le blog Jeanne Émard..
La Palme, Laurence. Jour de clarté. Le cheval d’août, 2025
Il semblerait que ce soit le premier volume d’une trilogie, écrit par une autrice se cachant derrière un pseudonyme. Mystère ! Les années 80 à Montréal, une étudiante en sciences politiques tombe sur un professeur d’université d’origine albanaise, exilé politique du régime d’Enver Hoxha, qui vient de décéder. Viens se greffer à cette histoire, des espions, des fuites, une héroïne qui recherche son amant en Grèce et en Albanie. Roman court, à l’action rapide, trop peut-être, qui ne nous prend pas trop la tête et nous fait vivre un bon moment… mais sans plus. Je lirai tout de même les deux autres quand ils paraîtront, par curiosité.
Prévost, Thibault. Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’Apocalypse. Lux, 2024
Thibault Prévost est un journaliste indépendant spécialiste des nouvelles technologies qui travaille depuis 10 ans pour divers médias français. Il enquête, dans ce livre, sur ce que certains appellent les « doomers » - les catastrophistes - ou encore les techno-oligarques, et que lui, pour les besoins de ce livre, nomme les « prophètes ». Qui sont-ils ? Cette congrégation se compose majoritairement d’hommes blancs, issus des élites universitaires et entrepreneuriales. Ils viennent de Stanford, Oxford, Harvard ou du MIT. Ils sont ingénieurs, chercheurs, philosophes, patrons, investisseurs et milliardaires, et pas une semaine ne passe sans que ces prophètes n’apparaissent dans la presse pour prononcer un oracle. Dans un inquiétant amalgame d’autoritarisme et d’ultracapitalisme, ils veulent nous faire croire en leur toute-puissance. Qu’ils nous mettent en garde contre une IA si intelligente qu’elle en serait quasi-divine et pourrait nous anéantir ou, au contraire nous sauver, leur but est de nous convaincre qu’ils sont les seuls à pouvoir maîtriser cette intelligence surhumaine, et nous amener à nous détourner du présent pour affronter l’avenir. Mais c’est bel et bien dans le présent que l’IA fait des ravages, autant au niveau de l’environnement que de l’accentuation des inégalités, et du danger pour la démocratie. Un livre très pertinent, et dont je recommande au moins la lecture du dernier chapitre intitulé « Système d’exploitation ».
Truffaut, Serge. Mémorandum Powell: enquête sur une dérive politique.Somme Toute/L’Amérique, 2024
J’avais commencé à faire un résumé du livre de Serge Truffaut mais, comme mon résumé faisait presque une page et n’était pas terminé, j’ai eu pitié de Daniel. Je vais plutôt vous orienté vers une chronique de Louis Cornellier du Devoir : Juste vous dire que ce livre ce lit comme un roman de Stephen King, aussi prenant et aussi épeurant. Et, surtout, il met de la chair et des noms, sur ce qui parait souvent comme une abstraction issue du cerveau de gauchistes ou de « wokes » hallucinés.